I. L’eau : un vecteur vital et un indicateur de gouvernance sanitaire
L’eau destinée à la consommation humaine est un aliment à part entière, soumis aux mêmes exigences de sécurité, de qualité et de traçabilité que tout produit alimentaire. Elle constitue non seulement un besoin
physiologique fondamental, mais également un indicateur de performance du système de santé publique et de maturité réglementaire d’un État. La sécurité sanitaire et nutritionnelle des aliments – et en particulier de l’eau – est donc une composante stratégique de la souveraineté nationale. Elle fonde le droit
constitutionnel à une alimentation saine et adéquate pour chaque citoyen gabonais. Dans ce cadre, l’Agence Gabonaise de Sécurité Alimentaire (AGASA), instituée par les décrets N°0292/PR/MAPDR du 18
février 2011 et N°0667/PR/MAEPDR du 10 juillet 2013, se positionne comme une agence technique et scientifique d’État. Sa mission première n’est pas de communiquer des opinions administratives, mais de fonder toute décision publique sur des données scientifiques robustes, reproductibles et transparentes, conformément aux principes internationaux du Codex Alimentarius et des Guidelines OMS/FAO.

II. La méthode scientifique : un impératif de crédibilité institutionnelle
La science ne se décrète pas : elle se démontre. Le processus d’évaluation des risques sanitaires repose sur une méthodologie universellement admise, articulée autour de quatre étapes fondamentales : 1) Identification du danger (pathogènes, contaminants chimiques, minéraux, radioactifs) ; 2) Caractérisation du danger (dose-réponse, seuils de toxicité) ; 3) Évaluation de l’exposition (quantification des
concentrations réelles, fréquence d’ingestion, distribution géographique) ; 4) Caractérisation du risque global, intégrant la gravité potentielle et la probabilité d’occurrence. Toute décision de restriction ou d’interdiction doit découler d’une évaluation du risque objectivée et documentée, accompagnée d’un plan
de gestion du risque. Les principes de traçabilité, de reproductibilité, de proportionnalité et de transparence sont indissociables de la responsabilité scientifique. Une décision administrative dépourvue de base analytique n
III. Les zones d’ombre techniques : absence de données et manque de
proportionnalité
La note administrative N°001336/MAEDR/SG/AGASA du 28/10/2025 soulève plusieurs questions fondamentales : Quelle est la base de données analytiques sur laquelle repose cette décision ? Combien d’échantillons ont été prélevés, selon quels plans d’échantillonnage, et dans quelles conditions ? Quelles méthodes de référence ont été utilisées : NF EN ISO 6222, 9308-1, 16266, ou autres ? Quelle est la distribution géographique des résultats entre Libreville, Port-Gentil, Oyem, Franceville et Lambaréné ? Les résultats antérieurs, issus d’audits d’agrément, de contrôles DGCC ou de plans de surveillance, ont-ils été intégrés dans l’analyse du risque ? Sans réponses précises et vérifiables à ces questions, le principe de représentativité – pierre angulaire de toute décision scientifique – n’est pas respecté. Une mesure d’interdiction générale, appliquée sans différenciation par opérateur, par lot ou par zone, viole le principe de proportionnalité scientifique, essentiel à la gouvernance du risque alimentaire
IV. Les répercussions multidimensionnelles d’une décision non fondée
1) Pour la santé publique : une interdiction généralisée et non contextualisée peut paradoxalement accroître le risque sanitaire (substitution par des sources d’eau non contrôlées, augmentation des
maladies hydriques, effondrement de la confiance du consommateur). 2) Pour les opérateurs économiques : pertes d’investissements, faillites locales, découragement des acteurs conformes,
incohérence institutionnelle. 3) Pour l’AGASA et les institutions : perte de crédibilité scientifique, fragilisation de la gouvernance, confusion entre régulation scientifique et instrumentalisation
administrative, détérioration de la confiance citoyenne.
V. La voie de la rigueur : proportionnalité, accompagnement et
transparence
La gestion du risque alimentaire ne peut se résumer à une approche punitive. Une agence scientifique se doit de privilégier une approche corrective et préventive, articulée autour de trois axes : 1) La preuve du risque : analyses certifiées ISO 17025, communication publique des résultats et protocoles ; 2) La proportionnalité de la réponse : mesures ciblées par opérateur, marque, lot ou zone géographique ; 3) Le plan de sortie : recontrôles, accompagnement technique, renforcement des capacités HACCP et Water Safety Plans (WSP).
VI. Enjeux stratégiques et institutionnels pour l’AGASA
Pour préserver son autorité technique et sa légitimité scientifique, l’AGASA devrait : publier un rapport technique circonstancié, associer les ministères sectoriels, mettre en place un comité scientifique indépendant et renforcer la formation interne continue. Ces mesures renforceraient la crédibilité nationale
et la reconnaissance internationale de l’agence.
VII. Conclusion
La sécurité sanitaire des aliments, et en particulier celle de l’eau, ne relève ni de l’émotion ni de l’opportunisme administratif : elle relève de la science appliquée au service de l’intérêt public. Une interdiction dépourvue de fondement scientifique constitue une faute de gouvernance technique, qui affaiblit à la fois la santé publique, le tissu économique et la confiance institutionnelle. La véritable autorité scientifique s’impose non par la coercition, mais par la preuve, la rigueur et la transparence. L’AGASA doit demeurer ce qu’elle a été conçue pour être : le rempart scientifique de la Nation contre le risque alimentaire, et non un instrument de gestion administrative du risque politique encore moins un outil d’auto-promotion.


